Résidence Thomas Tilly & Denis Chartier

La rencontre avec Thomas Tilly, créateur sonore, a été source de nombreux échanges autour de la pratique artistique, des croisements avec la pratique scientifique, du rapport au vivant. Au-delà de la performance Codex Amphibia et des travaux liés, PiNG a souhaité poursuivre la discussion avec Thomas Tilly et lui ouvrir un cadre de résidence d’écriture. Cette invitation lui a permis de donner l’impulsion à une collaboration avec Denis Chartier, géographe, collaboration évoquée à demi-mots lors des rencontres de la Pommerie sur l’évènement « Greffer de l’ouvert », en août 2017. La résidence, qui s’est tenue en mai 2018, avait pour objectif de créer un espace/temps de travail commun autour des enjeux à faire se croiser l’art et la recherche académique. De ce temps de recherche, un article à 4 mains permettant de partager leurs réflexions croisées a été produit et est ici partagé.

ÉCOUTER LES INTERRELATIONS DES VIVANTS POUR APPRENDRE À HABITER DANS LA CATASTROPHE

Denis Chartier, gaïagraphe
Thomas Tilly, compositeur/artiste sonore

« Les Blancs ne craignent pas comme nous, d’être écrasés par la chute du ciel.
Mais, un jour, ils la redouteront peut-être autant que nous ! 
»
Davi Kopenawa, Chef Yanomami

Il s’agit ici de poser les premières pierres d’un projet de recherche-création qui sera réalisé en Amazonie, microcosme emblématique de l’Anthropocène, que nous préférons appeler ici Capitalocène afin de signifier la responsabilité différenciée des humains vis-à-vis de la catastrophe écologique. Ce projet est né d’une rencontre apparemment impromptue, d’un constat commun sur l’état de la planète et d’une convergence de parcours et/ou de désirs d’être au monde.

VOIX 1. Denis Chartier : Chercher l’alternative… trouver des verrouillages

17 mars 2015, Communauté de São João do Cupari, réserve extractiviste[4] Verde para Sempre, Pará, Brésil.

Au milieu d’une réserve, nous traversons une grande zone défrichée où il reste quelques troncs calcinés, couchés ou debout pour les plus vaillants. Au son des mouches et autres insectes normalement peu audibles dans la forêt, nous avançons pendant vingt bonnes minutes en portant de l’essence, un bidon d’une substance dont je n’ai pas encore compris le nom et un atomiseur de marque STIHL (utilisé pour pulvériser des produits phytosanitaires ou comme souffleurs pour les travaux de nettoyage)[1]. Arrivé à l’autre extrémité de l’espace ouvert sur la forêt, nous posons le matériel et allons avec Cláudio[2] activer un petit moteur en contrebas du site, dans une zone d’arbres encore debout mais marqués par la trace du feu qui a permis de défricher. Nous mettons de l’essence dans le moteur pour pomper de l’eau qui ira dans des citernes, l’objectif étant d’arroser ce qui sera planté dans le champ et d’abreuver les buffles en utilisant la citerne et l’effet de la gravitation. De retour, j’aide nos deux comparses à installer des fils délimitant des layons… et je comprends enfin pourquoi nous sommes là. La mission de João, passer de l’herbicide (o veneno) pour préparer la plantation des herbes qui seront mangées par les buffles en « hivernage » (il reste d’ailleurs ici ou là quelques sacs vides de semences). Face à mon étonnement que je ne peux dissimuler (nous sommes censés être dans une réserve construite autour de la mise en valeur des pratiques traditionnelles), Cláudio me dit : « C’est de l’herbicide. Ils disent sur la notice que la substance disparaît du sol après avoir tué la plante. Je ne sais pas moi… s’ils écrivent ça, c’est que ça doit être vrai. » Cláudio et João mettent des petits masques pour protéger leurs appareils respiratoires et João s’affuble d’une combinaison de protection le couvrant uniquement jusqu’au nombril. Et il commence à épandre l’herbicide… herbicide déjà diffusé dans une autre partie de la clairière quelques jours auparavant, ce qui explique la couleur jaunâtre des herbes par endroits. Pendant deux heures, il diffusera la substance au son strident de l’atomiseur, avec en arrière-plan la masse sombre de la forêt encore debout… pendant que Cláudio (« son patron ») s’occupe du système d’arrosage. Je l’aiderai sur ce dernier point… puis ils m’inviteront, non sans s’amuser un peu de tester ma résilience dans ces milieux, à aller chasser pour le repas du soir. Muni d’une carabine, d’une machette et accompagné du chien, ma chasse prudente en lisière de la clairière me permettra de « cueillir » trois tortues jabuti pitanga (Chelonoidis carbonaria). Je n’en ramènerai que deux, estimant que c’était suffisant pour nous nourrir. Nous les mangerons en ragoût le lendemain. La séance de chasse et l’épandage de l’herbicide seront interrompus par une averse intense, rendant totalement caduque le travail effectué. Nous irons manger sur le premier site avec quelques autres de la communauté notre caïman chassé la vieille, avant de revenir chercher le matériel et retourner à la maison des parents de Cláudio, avec un chien fatigué et visiblement heureux en proue de bateau.

Instants signifiants. C’est du moins la façon dont je les ai ressentis et c’est ce qui s’est confirmé lorsque j’ai découvert dans le journal Le Monde, à la descente de l’avion en provenance du Brésil, une publicité pour la marque STIHL (la marque de l’atomiseur de J. P. servant à diffuser le veneno). « Ne laissez pas la nature vous faire de l’ombre », tel était le slogan affiché, slogan de modernes s’il en est (cf. photographie 1).

Photographie 1 – Publicité STIHL

Source : Le Monde

Monsanto à Porto de Moz et ailleurs… l’ailleurs étant apparu plus tard au détour d’une photographie illustrant un article sur la question de l’interdiction du Roundup en Europe (Foucart 2016). L’une des photographies prises en Afrique (cf. photographie 2) ressemblait comme deux gouttes d’eau à celle que j’avais moi-même prise en Amazonie un an plus tôt (cf. photographie 3). À moins qu’il n’y ait rien d’étonnant ici et que nous soyons juste face à un bel exemple de sorcellerie capitaliste[3].

Photographies 2 & 3 – Épandage d’herbicide (Afrique & Amazonie)

Source : Denis Chartier, 2015


Source : Foucart 2015

Car toutes ces limites, ces tensions, j’ai pu les rencontrer, d’abord en étudiant l’action des ONG internationales environnementales, ensuite en m’intéressant aux politiques de développements durables et de conservation de la nature en Amazonie brésilienne, enfin en étudiant les acteurs de la société civile dans certains forums sociaux altermondialistes ou dans les grandes conférences internationales (Rio+20, COP21) afin de saisir leur impact sur les décisions prises lors de ces rencontres. J’ai pu aussi les croiser dans mon activité éditoriale de co-rédacteur en chef de la revue Écologie & politique ou mon activité d’enseignant-chercheur. Même si dans de nombreuses publications ou activités, j’ai toujours tenu à insister sur des « dimensions d’espérance » : qu’il s’agisse de la reconfiguration du Sommet des peuples à Rio, qui pouvait aussi être analysé comme un lieu essentiel de construction ou de reconfiguration des luttes, ou des résex qui, malgré les échecs, restent des processus de construction d’autres modes d’habiter, c’est le sentiment de blocage, d’urgence et d’impuissance à faire face à la sorcellerie capitaliste qui a pris le dessus, à Rio+20 en 2012, en Amazonie en 2015 ou sur le temps long dans mes activités d’enseignant-chercheur ou d’éditeur. Pour ne prendre que l’exemple de la résex Verde para Sempre, ce qui se joue est le maintien ou la régénération de pratiques extractivistes et/ou agricoles traditionnelles. Mais on l’a évoqué avec l’exemple introduisant ce texte, il semble impossible de se limiter à un maintien ou à une réhabilitation, en rapport étroit avec les populations locales, de pratiques intelligentes détruites ou mises en péril par le progrès ou le capitalisme. Rien d’alternatif ne pourra s’installer durablement si ces pratiques extractivistes, ou les tentatives de développement de pratiques agroécologiques ou de production de textes d’écologie politique ne « font pas prise », comme a pu le dire Stengers en parlant d’agroécologie, « prise sur l’enchevêtrement des logiques qui “font” l’agriculture industrielle [ou le néoextractivisme en Amazonie], c’est-à-dire qui assument les flux et éradiquent les obstacles, depuis les règlements étatiques qui entravent toujours plus la capacité des communautés agricoles [caboclos ou urbaines] à “faire société” tant avec les plantes qu’avec les humains. Peut-être le type de terme le plus utilisé dès lors qu’il est question d’écologie socio-économico-technique est-il “verrouillage” (lock in and out), la découverte de ce que la bonne volonté ne suffit pas, parce qu’un ensemble de régimes de fonctionnement articulés verrouillent une trajectoire, condamnent à l’insignifiance toute possibilité de créer d’autres rapports »[6].

On l’aura compris, après une vingtaine d’années de recherche dans le champ de l’écologie politique, plusieurs problèmes se sont donc imposés. Au-delà des difficultés constatées des acteurs que j’ai étudiés (voire des territoires) à s’extirper de verrouillages socio-juridico-techniques qui neutralisent bon nombre de réponses à la crise écologique contemporaine, j’ai aussi identifié, après d’autres, que la crise écologique était aussi et peut-être avant tout une crise de la sensibilité… et que cette dimension devait être prise sérieusement en considération, dans les pratiques et les recherches. J’ai enfin été conduit, toujours plus à questionner les méthodes et la portée des recherches qui mettent à jour ces phénomènes et par incidence, les solutions qui en émanent…

Tout cela m’a incité à prolonger mes démarches de géographie environnementale[7], l’idée étant d’identifier, de mener des recherches auprès d’habitants, de territoires où semblait se construire d’autres modalités d’habiter et d’agir, des formes innovantes de cohabitation, de relation et de soin, à l’échelle de la communauté biotique. Pour atteindre ces objectifs, il m’a semblé nécessaire de repenser mon activité de chercheur à l’ère Anthropocène… en mobilisant des protocoles scientifiques ouverts, susceptibles d’emprunter aussi bien aux sciences humaines qu’aux sciences du vivant, laissant entrer d’autres savoirs, d’autres ontologies, d’autres façons d’être au monde, d’autres voies de coproduction et de coévolution du vivant… j’explore aussi de nouveaux modes de restitution de la recherche. C’est à partir de ces constats que j’ai commencé à explorer deux propositions de recherche, celle de ce que j’ai appelé une écologie politique & orphique et une méthode, la Gaïagraphie[8]. L’enjeu ? Trouver les moyens d’ajouter par un & incluant aux propositions d’écologique politique une dimensions orphique, dimension consistant à laisser entrer dans les propositions précédentes les savoirs non-objectivables, d’autres ontologies, une relation sensible aux non-humains … La méthode, quant à elle, visait à penser avec l’intrusion de Gaïa[5], avec le changement de décor de l’histoire humaine… en mobilisant des outils pour retrouver une capacité à se (re)connecter, à (re)sentir…. Et finalement d’agir. Sentir ce qui nous lie au monde vivant, à la Terre, aux collectifs. Très vite, le chemin de reconnexion a rencontré les questions de perceptions sonores, peut-être parce que j’ai été musicien avant de reprendre des études de géographies…

Après quelques expérimentations mêlant photographies abstraites de plantes, témoignages d’habitants en tensions écologiques ou textes d’écologie politique, et installation sonores à partir de prises de sons opérées sur mes terrains amazoniens[9], l’évidence d’un travail plus poussé sur cette dernière dimensions est apparu comme une nécessité… et « l’univers » a fait le reste en faisant que je recroise la route de Thomas Tilly en août 2017 sur le plateaux des mille vaches, 10 ans après une première rencontre, dans un rassemblement au titre prophétique : « Greffer de l’ouvert ».

VOIX 2. Thomas Tilly : Enregistrer des sons au dehors… trouver d’autres relations aux vivants.

L’évènement Capitalocène, au-delà des changements de paradigmes qu’il occasionne dans le champ des sciences sociales et de l’écologie, et plus largement dans la compréhension des changements socio-environnementaux à l’échelle du globe, semble également ébranler le monde de l’art et réorienter nombre de pratiques conduisant artistes et institutions à soudainement se fasciner pour le vivant non-humain, et les relations des hommes à ces derniers.

L’art moderne des modernes, temple de l’anthropocentrisme, s’ouvrirait sur les complexités du vivant, questionnant pourquoi pas la toute puissance des arts visuels et la supériorité supposée de l’oeil comme appareil de perception du monde. S’il est louable de voir l’art se saisir de la question écologique et de son urgente et globale nécessité, il est également nécessaire de se questionner sur les angles et méthodes d’appréhension de ces questions. Car outre devoir ré-arpenter le monde (pour créer au-delà d’un milieu) et se confronter aux terrains et aux autres, c’est bien d’un glissement ontologique dont va devoir faire preuve l’art des modernes dans son discours sur le vivant. Créer avec les non humains (comme sujets où objets) devrait en somme commencer par questionner nos relations avec eux et nos relations à ceux qui vivent avec eux… Dans ce qui nous intéresse ici – le sonore –, il semblerait que ce glissement soit encore loin d’être opéré. Les terminologies anthropocentrées que sont celles de « paysage sonore », d’« orchestre animal », où encore l’emploi d’étiquettes ultramarketées comme celle de « bioart », trahissent à mon sens le chemin à parcourir pour entrer au cœur des enjeux. Peut-être devrions-nous d’ailleurs commencer par là ; abandonner des images préconçues pour aller plus avant dans ce qui semble être le cœur de la question capitalocènique : le problème des naturalistes avec la nature.

Bien incapable de pouvoir identifier précisément les déclencheurs m’ayant au départ poussé à enregistrer des sons – autre que les influences indéniables de courants musicaux expérimentaux – il est pour moi évident que la fin de la dualité nature/culture déclarée dans le champ de l’anthropologie sociale, fût bien plus tard un important choc théorique. La prise de conscience d’une séparation des modes d’existence humains (tordant définitivement le cou à une dualité nord/sud bien trop simpliste pour être réaliste) allant même jusqu’à s’accorder la critique du concept de nature, intervint dans mon rapport au son et dans ma recherche d’autres possibles musicaux à la fois comme des réponses et des appuis conceptuels. Ni le champ de la musique électroacoustique, ni le champ de l’écologie sonore, dans leurs formes actuelles, ne me semblent répondre aux enjeux de ces problèmes de positionnement vis-à-vis de ce que l’on considère comme l’entité Nature. C’est donc comme un réconfort que le travail de l’anthropologue Philippe Descola[10] pu me permettre (au moins pour partie) d’éclaircir les bases de ma pratique. Les références animiques, la déconstruction de l’environnement sonore par une volonté d’en isoler puis recoller les fragments, l’insistance à envisager ce dernier comme un ensemble de relations, m’apparurent comme de possibles résonances aux singularités ontologiques des différents groupes humains décrits par Descola.

Si mes premières expériences de captations se sont au départ réalisées sur mon « autour », la confrontation avec des espaces dont l’environnement sonore entrait en rupture franche avec cet autour, apparut vite comme une nécessité. Il ne s’agissait pas seulement de découvrir d’autres environnements (en se plaçant dans la triste posture d’explorateur sonore), mais bien de se confronter à un ailleurs, de confronter son écoute à un ailleurs, de réapprendre à écouter.

L’Amazonie fait en ceci partie des nœuds où peuvent s’aborder ces problématiques, en ceci qu’à l’instar de toute zone riche en biodiversité, les rapports de non proportionnalité entre humains et non-humains s’inversent au regard du monde moderne, au point que ce basculement se fait audible. Nous pouvons y ré-entendre les interconnexions du vivant, du moins le vernis, les strates superficielles du son, celles que notre appareil auditif nous permet de saisir. C’est donc ici, et peut-être plus qu’ailleurs, que peut s’opérer une étude de ces interconnexions, un re-questionnement radical de l’environnement sonore envisagé à tort comme une masse homogène par le seul prisme de l’appareil auditif humain. La définition communément admise du « paysage sonore » comme étant celui des hommes – à savoir un entrelacement d’objets existants vaguement dans un spectre audible compris entre 20 et 20 000 hertz – est à mon sens le négatif presque parfait de la question capitalocénique, puisqu’il fige notre rapport à l’écoute dans un état naturaliste dont il semblerait que l’enjeu soit aujourd’hui, du moins pour partie, de sortir. Si le débat motivé par le Capitalocène soulève alors cette question (douteuse) auprès de certains artistes de se faire animal où végétal pour percevoir autrement, de devenir l’autre pour le comprendre (je ne veux, à titre personnel, pas du tout devenir un géranium), l’enjeu serait pour moi d’opérer cette transformation dans le sensible, et plus spécifiquement dans l’écoute et sa transmission. Réaffirmer l’humain dans un rapport horizontal et sensible au vivant.

Ma démarche, en enregistrant, composant, jouant en concert, n’a donc pas pour but de dresser un quelconque inventaire du sonore dans le vivant, mais bien de confronter la musique au bruit, en tant qu’objet conditionné et conditionnant le vivant, tout le vivant. Le microphone devient donc la loupe (une des loupes) permettant d’envisager d’autres focales dans nos rapports sensibles aux non-humains: c’est à dire un potentiel changement de position qu’il est de notre responsabilité d’actionner ou non, un outil créant les conditions d’un possible déplacement d’une soi-disant hégémonie humaine dans le champ sensible. Un champ qui n’évoluera (où du moins ne se détériorera pas), on le sait, qu’au contact d’autres existences. J’accorde à l’outil microphone et au haut-parleur (il ne s’agit que d’outils) et à leur utilisation dans le champ créatif, la fonction de nous « mettre à niveau » avec les différentes entités du vivant en nous aidant d’une part à percevoir des hauteurs et des plans inouïs, et d’une autre en nous offrant la possibilité d’approcher des modes d’échanges de signes qui ne feront que reconsidérer notre autour.

Voix 1 & 2 : ré-entendre les interconnexions du vivant… retrouver une capacité d’agir

Puisqu’il s’agit de redevenir sensible pour mieux saisir (et pourquoi pas répondre) à la catastrophe écologique, puisqu’il s’agit d’adjoindre aux propositions d’écologie politique des éléments qui pourraient les renforcer, puisqu’il s’agit de trouver, de retrouver des formes d’attentions aux vivants pour envisager de meilleures cohabitions entre humains et non-humains, puisqu’il s’agit enfin de porter notre attention au biome amazonien, nous avons tenté de croiser nos regards, nos expériences pour opérer une rencontre, entre nous, mais aussi avec d’autres humains, d’autres non-humains. Comment vivre dans la catastrophe ? Comment prendre soin et habiter des territoires, des écosystèmes en périls ? Comment rencontrer les ontologies de ceux qui semblent en prendre soin sans plaquer nos propres interprétations sur ce qui pourra être saisi ? Comment rendre sensible, devenir sensible à l’invisible, aux vivants, puisque s’est sans doute l’un des enjeux majeur de l’ère capitalocène ? En nous rendant sensible à ces autres perceptions, à d’autres savoirs, à d’autres formes d’attention, à d’autres êtres, à d’autres animés.

Nous ne savons plus écouter. Voilà l’un des symptômes de la catastrophe écologique et du manque de pertinences des réponses que les modernes construisent. Le problème n’est pas que nous prenions conscience du désastre écologique par le biais d’un enregistrement avant/après le passage de l’homme, comme ceux réalisés par Bernie Krause[11], le problème est que nous n’ayons pas su l’écouter pour nous en alarmer par nous même et retrouver une capacité d’agir.

Nous avons pu établir dans nos échanges un rapport très troublant entre une œuvre musicale réalisée par Thomas consistant à ralentir et à étirer le son d’une forêt amazonienne et ce que l’on pouvait entendre à l’écoute de chant ou de danses amérindiennes ou sous l’effet de plantes chamaniques amazoniennes dont l’usage est sans doute structurant dans la relation spécifique que certains amérindiens établissent avec les vivants ou tout ce qu’ils considèrent comme animés. Les savoirs scientifiques récents nous disent que les plantes perçoivent les vibrations sonores par toutes les cellules, en particulier dans le sol grâce à des canaux mécano-sensibles. On sait aussi que les fréquences sonores situées entre 100 et 500 hertz favorisent la germination, la croissance ou l’allongement des racines de certaines espèces[12]. Si l’attention portée à ces sons peut apparaître totalement désuètes pour bon nombre de modernes, elle l’est sans doute moins pour certaines populations amérindiennes dont les ontologies laissent entrevoir une réelle compréhension et un profond respect des phénomènes sus cités.

Nous faisons donc l’hypothèse que les modes de cohabitations entre humain et non-humains qu’ils pratiquent et défendent, pour le moins inspirants à l’heure de la catastrophe écologique, se structurent, se construisent aussi grâce à une appréhension sonore des vivants. Nous pensons même que sans la prise en considération de cette dimension, porte d’entrée à tout une chaîne d’interrelations, il manque quelque chose d’essentiel pour pleinement saisir et défendre des modes d’habiter dont la sauvegarde détermine celle de l’Amazonie… et de la Terre. Et nous sommes convaincus, que saisir ces perceptions, ces relations, portées par des peuples qui ont appris à vivre dans la catastrophe depuis le 16e, leurs mondes ayant été bouleversés et radicalement changés avec l’arrivée des européens, peut être plus qu’instructif à l’heure où toute l’humanité va devoir apprendre à vivre dans un « décor » terrestre radicalement bouleversé.

[1] Les atomiseurs STIHL sont des appareils puissants et polyvalents destinés à pulvériser des produits phytosanitaires pour le traitement des vergers, vignobles et cultures maraîchères. Ils peuvent également être utilisés comme souffleurs pour les travaux de nettoyage. Un engin vaut entre 585 et 785 euros (http://www.stihl.fr/Produits-STIHL/Atomiseurs-et-pulvérisateurs/01605/Atomiseurs.aspx). STIHL, société allemande fondée à Zurich, est à l’origine de la forte diffusion des premières tronçonneuses qui « rendent le travail forestier plus simple et plus confortable ». « Andreas Stihl a marqué l’histoire de ce développement par ses inventions. »

[2] Les prénoms ont été modifiés.

[3] Philippe Pignarre et Isabelle Stengers (2005), La sorcellerie capitaliste. Pratique de désenvoûtement, Paris, La Découverte.

[4]Ce type d’aires protégées propose à ses habitants de continuer à vivre de leurs pratiques et activités économiques traditionnelles tout en participant à la conservation des ressources naturelles. Dès 1989, la résex a été reconnue par le gouvernement brésilien comme un instrument de consolidation des politiques publiques environnementales.

[5]Isabelle Stengers (2009), Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, Paris, Les empêcheurs de penser en rond – La Découverte.

[6] Isabelle Stengers (2014), « Penser à partir du ravage écologique », in Émilie Hache (dir.), De l’univers clos au monde infini, Paris, Éditions Dehors, 2014, p. 176-177.

[7] Denis Chartier & Estienne Rodary (dir.) (2016), Manifeste pour une géographie environnementale, Presses de Sce Po., Paris.

[8] Denis Chartier (2016), Répondre à l’intrusion de Gaïa. Écologie politique orphique et gaïagraphie à l’ère Anthropocène, Habilitation à diriger des recherches, Université Paris 7 Denis Diderot.

[9] Ces premières expérimentations ont donné deux expositions : Gaïagraphie. Sentiers brésiliens – Galerie le Garage, Orléans, 2016 ; Gaïagraphie. Parcours Amazoniens – Espace Krajcberg, Paris, 2017.

[10] Philippe Descola (2005), Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard.

[11] Bernie Krause (2016), Chansons animales et cacophonies humaines. Manifeste pour la sauvegarde des paysages sonores naturels, Actes Sud, Arles.

[12] Stefano Mancuso et Alessandra Viola (2018), L’intelligence des plantes, Albin Michel, Paris.

Sentiers amazoniens (Brésil, État du Pará, 2015)
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