Codex amphibia

Codex Amphibia est un projet issu d’une collaboration entre l’artiste Thomas Tilly et le chercheur Antoine Fouquet lors d’une étude de terrain en Guyane en 2016. Le concert sera suivi par une conférence revenant sur leur collaboration.

Montagne de Kaw, décembre 2016, des milliers de grenouilles se regroupent dans quelques dizaines de mètres carrés pour une unique nuit de frénésie sexuelle. De l’intimité de cette reproduction explosive, Thomas Tilly a créé « Codex Amphibia » : dialogue entre des fragments sonores captés sur le terrain et des éléments électroniques joués ultérieurement en studio, tantôt présentés seuls, tantôt mixés ensembles. Ainsi, au fil des pièces sonores, un va-et-vient s’établit entre ces lignes acoustiques naturelles et leurs interprétations artificielles.

« Appréhender la communication animale implique une mesure de ses propres interprétations, et de raisonner au travers de signaux et de comportements. C’est une démarche qui impose de se projeter dans le non-humain, d’essayer d’en décoder des fragments. » Thomas Tilly

Retour sur le concert-conférence
du 12 juin 2018 au lieu unique

PRÉSENTATION D’ANTOINE FOUQUET

ALBUM DE THOMAS TILLY

LES PHOTOS

Récit par Hermès Germe et Fabien Piasecki

Changement de climat pour ce nouveau chapitre de Récits Nature. L’atmosphère est feutrée presque moite en ce mois de juin 2018 au premier étage du Lieu Unique à Nantes. Le musicien Thomas Tilly vérifie les branchements de ses instruments et de son ordinateur, il ajuste les potentiomètres, ses potards pour les intimes, pendant qu’un public multigénérationnel prend place et se demande à quelle sauce il va être mangé. On ne le serait à moins : le titre de la performance-conférence organisée par PiNG et présentée par Charlotte Rautureau, responsable du projet Récits Nature, a de quoi laisser perplexe : Codex Amphibia. La présentation liminaire est pourtant on-ne-peut-plus-claire : « Montagne de Kaw, décembre 2016, des milliers de grenouilles se regroupent dans quelques dizaines de mètres carrés pour une unique nuit de frénésie sexuelle. De l’intimité de cette reproduction explosive, Thomas Tilly a créé Codex Amphibia : dialogue entre des fragments sonores captés sur le terrain et des éléments électroniques joués ultérieurement en studio, tantôt présentés seuls, tantôt mixés ensembles. Ainsi, au fil des pièces sonores, un va-et-vient s’établit entre ces lignes acoustiques naturelles et leurs interprétations artificielles. »

 

Ce n’est donc pas la perplexité qui a dû animer le public venu en nombre mais plutôt une forme de témérité scientifico-artistique pour ne pas dire une curiosité un tantinet déplacée… La lumière s’éteint. La partie de cuisses de grenouilles en l’air peut commencer. Le spectateur-auditeur se retrouve immédiatement submergé par des sonorités tantôt envoûtantes tantôt horriblement dérangeantes. On apprendra plus tard de la bouche d’Antoine Fouquet, l’herpétologiste (spécialiste des reptiles et des amphibiens) complice de Thomas Tilly, qu’il n’est pas rare que les scientifiques travaillant à proximité de ce lieu de débauche limnicole soient pris de nausées ou de vertiges tant la puissance sonore est importante pour ne pas dire oppressante.

Ce qu’il y a de fabuleux pour un novice ou une oreille chaste et inaccoutumée aux enregistrements de terrain (field recording en anglais) et à leur exploitation musicale consiste en des interrogations lancinantes, tout au long de l’écoute : Comment discerner le vrai du faux ? Sont-ce des grenouilles émoustillées ou l’interprétation de leurs « chants » par l’artiste ? Comprends-je ou suis-je un sombre idiot ? Ai-je le droit de sortir de la salle comme le font notamment les plus jeunes et leurs parents (avant de revenir, il est bon de le préciser) ? Le doute est supposé constitutif de l’activité scientifique. Eh bien ici, c’est l’artiste – peut-être en proie à ce qu’ont pu lui instiller les scientifiques qu’il a côtoyés – qui vient perturber le jeu de façon inattendue.

La lumière revient après des applaudissements nourris et c’est au tour du scientifique Antoine Fouquet de nous éclairer sur l’origine du phénomène dont les sons ont servi de matériau à Thomas Tilly : la reproduction explosive des grenouilles. Cette dernière fait partie de la quarantaine de modes de reproduction des amphibiens parmi lesquels on peut citer la protection de la ponte grâce à un « nid d’écume », des pontes aériennes, l’incubation cutanée ou encore l’incubation dans le sac vocal du mâle. La particularité de la reproduction explosive est qu’elle est déclenchée à partir d’un certain seuil de pluviométrie. Ce seuil atteint, un cortège de différentes espèces de grenouilles se retrouve autour d’une mare au son de ce qu’on pourrait qualifier de « chant d’amour ». La diversité des espèces crée alors un véritable mur sonore et la copulation des grenouilles commence. Sur le site guyanais où Thomas Tilly et Antoine Fouquet ont mené leurs expériences, ce sont 12 à 18 espèces, pour la plupart invisibles le reste de l’année (certaines vivent sur la canopée) qui poussent leur cri et les femelles pondent une quantité vertigineuse d’œufs à même « d’asphyxier » les prédateurs (serpents, tortues, araignées, punaises géantes…). Le pic sonore dure environ quatre heures. Une fois cette orgie batracienne terminée, les têtards vont se développer en se nourrissant tantôt d’algues, tantôt de planctons, tantôt par d’autres têtards carnivores. Nous évoquions la pluviométrie comme facteur déclenchant mais ce n’est vraisemblablement pas le seul et Antoine Fouquet voudrait vérifier l’hypothèse de l’existence d’un signal acoustique ouvrant la voie à cette forme de coopération entre différentes espèces de batraciens. Cela fera l’objet d’une nouvelle collaboration du binôme scientifique-artiste afin de poursuivre leur travail sur ces lignes acoustiques qui pourraient s’apparenter à un véritable langage inter-espèces.

Thomas Tilly et Antoine Fouquet nous expliquent ensuite que la collaboration art-sciences ne va pas de soi et qu’il est difficile de trouver des financements pour effectuer de telles recherches. Les bailleurs de la recherche scientifique restent encore relativement frileux face à des projets transdisciplinaires comme ceux que le binôme mène. Rien d’étonnant alors que d’apprendre que ce sont les organismes qui subventionnent des projets ou des expérimentations artistiques qui sont les plus enclins à financer des projets « mixtes ».

Au sortir de cette performance-conférence, les oreilles encore bourdonnantes, le spectateur est à la fois fasciné et remué par l’expérience qu’il vient de vivre et les explications qui lui ont été données. Et l’on se dit que le ou les objets du projet Récits Nature qui peuvent sembler un peu « détachés » de la réalité sont, au contraire, de formidables opportunités de repenser nos rapports à la nature et à notre environnement.

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