Pour Noël, offrez un téléphone vintage

J’ai conservé mon téléphone portable : j’en ai fait l’économie.
En janvier 2014, cela fera huit ans que je serai accompagné par le même téléphone portable. Huit ans de bons et loyaux services, et qui, à priori, ne sont pas près de se terminer tout de suite.
Mais pourquoi tant d’acharnement me direz-vous ?


Peut-être parce que j’ai souhaité faire l’économie de mon téléphone… Être économe… pratiquer une économie qui, comme le suggère le centre national de ressources textuelles et lexicales, serait « l’Art d’administrer un bien, une entreprise, par une gestion prudente et sage afin d’obtenir le meilleur rendement en utilisant les moindres ressources » ou encore « l’Art de réduire la dépense ».
On peut donc en déduire que malgré mes réticences à participer à la croissance économique en achetant un nouveau téléphone portable tous les 18 mois, j’ai tout de même participé à une certaine forme d’économie, une économie de la durée…
En mettant de côté ces considérations, il faut aussi préciser que j’ai d’abord hésité à me lancer dans la connectivité permanente et mobile, et qu’il m’a fallu du temps pour adopter un téléphone portable. Je me remémore encore ces temps « pré-mobiles » comme une expérience plutôt agréable : ne pas avoir à être disponible en permanence, ne pas être attentif à tout éventuel appel ou message, se sentir détaché de toutes responsabilités… c’est un peu comme se promener seul dans une forêt : on ressent un sentiment d’unité et de calme plutôt plaisant.

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Mais la pression sociale aidant, je décide alors d’acquérir la pointe technologique de l’époque afin de rester « connecté » à mon entourage. Nous sommes en janvier 2006. J’achète un Sony Ericsson v600i.
Pendant presque 8 ans, j’ai transporté avec moi cet objet de communication post-moderne à différents points du globe.
Il en porte encore les empreintes. Autant de marques qui rappellent à mon souvenir moult moments qui m’ont fait vibrer…

Il est abîmé, démodé, désuet… mais je ne suis pas décidé à m’en séparer.
Pourquoi ?
Parce qu’il fonctionne encore.
Parce que je l’ai adopté.
Parce que je ne veux pas contribuer à l’amoncellement des déchets électroniques et à la pollution des sols lors du retraitement des déchets.
Parce que je ne veux pas céder au consumérisme compulsif.
Parce que je veux contribuer le moins possible aux conditions dans lesquelles les travailleurs en Asie fabriquent nos gadgets électroniques.
Parce que…

Je suis ringard.
Ringard : «(Personne) qui n’est pas dans le vent, démodé(e). »
Le plus dur face à cette volonté de conserver, de faire l’économie d’objets démodés, c’est de résister à la pression sociale, aux remontrances et railleries de son entourage.
« Bah ! Tu n’as pas l’application qui te permet de savoir où tu te trouves ? »
« Bah ! Tu peux faire des photos de qualité avec un truc pareil ? »
« Bah ! Tu ne peux pas consulter tes mails en permanence ? Même quand tu te balades en forêt ? »
« Bah ! Tu ne peux pas regarder la télé sur ton smartphone quand tu es dans le bus ? »

Face à tant de sarcasmes à l’endroit de mes pratiques communicationnelles, j’ai failli céder maintes fois, filer chez le revendeur de « téléphones intelligents » le plus proche de chez moi afin de me procurer ce qui ferait de moi l’homme moderne que je suis censé être.
Cependant, je me suis refusé (et je ne suis pas le seul) à acheter un nouveau joujou, non sans efforts face aux injonctions de la modernité, pour conserver mon « antiquité » toujours fonctionnelle.
J’ai pu observer pendant ces années combien le discours véhiculé par la publicité et la morale productiviste étaient bien assimilés et véhiculés par les consommateurs.

Je n’ai pas forcément besoin de toutes les nouveautés et je prends le temps de m’approprier la technologie de mon téléphone.

Je peux comprendre que l’on ait besoin du GPS quand on est quelqu’un de pressé qui doit trouver rapidement son chemin, par exemple. C’est le cas des livreurs, des dépanneurs, des urgentistes peut-être… Pour ma part, je ne me sers pas du GPS et, dans une certaine mesure, je considère cette technologie comme antisociale quand elle est utilisée sans réflexion, comme un réflexe. Si chaque fois que quelqu’un doit se déplacer vers un endroit qu’il ne connaît pas, il se retrouve nez à nez avec l’écran de son smartphone lui indiquant la route à suivre, alors nous risquons bientôt de voir chacun rivé à son guide numérique pour trouver la rue d’à côté, le village à visiter, etc. faisant fi du monde qui l’entoure.
C’était le cas d’une famille en visite à Nantes que j’ai pu croiser lors d’une excursion en ville. Ils se tenaient tous les quatre, blottis les uns contre les autres, telle une portée de canetons déboussolés. Tous suivaient au pas le père de famille, les yeux rivés à son écran et à son GPS. De cette façon, ils évoluaient sur le trottoir comme flottant dans une bulle, le père ayant fait abstraction de son environnement direct pour ne consacrer son attention qu’à son « téléphone intelligent ».
Amusé par l’attitude de ce « clan moderne », je les ai abordés pour leur demander quelle était la rue qu’ils recherchaient.
Après m’avoir jeté un regard d’effroi, le père de famille à finit par dire laconiquement : « Ah, ça se fait encore ces choses là ? ».
Je leur ai donné les indications nécessaires pour se rendre où ils le désiraient (à 2 rues de là).
Avec le recul, cet épisode ne me donna aucune envie de me plier au joug du GPS. J’aimais bien mon téléphone sans option.

La 4G non plus ne m’intéresse pas car je ne souhaite pas me laisser happer par la TV jusque dans les transports en commun, comme le suggère le collectif Pièce et main d’œuvre dans un élan d’anticipation corrosif : « Avec la télé mobile, les décideurs n’auront plus grand souci à se faire. Le temps de cerveau disponible de leurs « administrés » ne risque définitivement plus de se consacrer à la réflexion, sans parler de contestation. Un troupeau de zombies connectés sur les séries américaines et la pub, juste interrompus par quelques coups de fil (t’es où ? – ben devant la télé, où veux tu que je sois?) : voilà qui est simple à manœuvrer. » 1

Par ailleurs, depuis janvier 2006, j’ai pris le temps de comprendre le fonctionnement de mon téléphone.
Évidemment, comme tout le monde, j’ai profité d’avoir un téléphone qui permet de faire des photos pour devenir photographe à mes heures perdues. En paramétrant les différents réglages du logiciel de photographie, j’ai obtenu quelques résultats sympathiques, réalisant que la définition de l’image ne fait pas le photographe, si modeste soit-il.

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Mais au-delà de ça, j’ai réalisé assez tôt que je pouvais programmer des applications sur mon téléphone. Le v600i étant essentiellement en Java, j’ai pu développer quelques petites applications pour détecter les antennes Bluetooth environnantes ou encore faire de la musique à partir de photos, etc.
En somme, j’ai tenté d’approfondir ma compréhension de l’outil que j’ai à disposition et qui, malgré les remarques des modernes, reste un outil puissant, bardé de capteurs, d’antennes, et dont les possibilités feraient pâlir l’ordinateur familial des années 90.
Je fais donc le pari de m’approprier les technologies que j’utilise au quotidien, même si, à ce jour, je n’ai pas encore apprivoisé tous les rouages de cet appareil.

On m’a donné le même téléphone, mais je n’arrive pas à le débloquer.
Au bout de 8 ans de services, mon téléphone connaît quelques avaries, comme on a pu le voir plus haut, qui rendent pénible son utilisation : touches cassées, écran brisé, batterie faible…
Un proche qui cumule les générations de téléphones portables m’a donné, dans un geste de charité, un modèle identique au mien qui dormait à côté de tous ses autres fétiches obsolètes.
Pour pouvoir utiliser son téléphone avec n’importe quel opérateur, il faut le « débloquer ».
Cette opération, qui techniquement reste opaque, reste peu accessible par tout un chacun, à moins de payer directement des services en ligne ou dans des boutiques spécialisées. Il faut compter entre 30 et 40 €. C’est décourageant et, comme pour une imprimante qu’il est plus facile de racheter que de réparer, ça donne envie de passer à autre chose.

Je change certains éléments.
Alors, décidé à ne pas payer autant pour débloquer le téléphone que l’on m’a donné, et encore plus résolu à ne pas acheter de « téléphone intelligent », je me saisis de mon tournevis et je change les éléments les plus abîmés de mon téléphone actuel par ceux, en relatif bon état, du téléphone que l’on m’a refilé.

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Ainsi, je conserve la partie électronique et informatique de mon ancien téléphone en lui ajoutant une nouvelle coque à peine utilisée.

De plus, j’achète une nouvelle batterie pour la somme de 8,50 € afin d’assurer une seconde vie à mon téléphone.

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Mon téléphone portable fait peau neuve en quelques coups de tournevis.
Voilà de quoi durer encore quelque temps et faire l’économie d’énergie, de minerais, de pollution et de travail inhumain. Ainsi, j’essaie de mettre en application ce que Philippe Bihouix nomme la « basse technologie » : qui correspond à la conception et la fabrication d’objets économes en ressources, peu polluants, durables, robustes, réparables localement (par soi-même ou par un réseau d’artisans) 2.
Comme le disait l’historien 3 « penser global, agir local ».

L’obsolescence est aussi une question de désir du « consommateur »
Dans le précédent article sur les ultraportables, on a pu voir que les problèmes d’interopérabilité étaient prégnants en ce qui concerne l’obsolescence.
Ici, on voit qu’une part de la responsabilité revient aux consommateurs qui acceptent de jouer le jeu de l’obsolescence en changeant régulièrement de matériel et en trouvant facilement des prétextes pour éviter de conserver l’existant.
C’est un travail de conditionnement de longue haleine soutenu par la publicité, instrument du discours dominant selon lequel on ne peut pas se permettre d’être en retard sur la mode technologique : la nouveauté se doit, nous dit-on, de ringardiser l’ancien, sans recul ni réflexion sur les usages et possibilités des outils délaissés.
Alors même qu’avec peu de moyens et un brin de volonté, il est possible, de conserver un matériel fonctionnel sur lequel réajuster son désir de nouveauté.

1Pièces et Main d’œuvres – Le téléphone portable gadget de destruction massive
2 / Dessine moi une débâcle Philippe Bihouix
3 / Jacques Ellul.

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