La place est Libre !

Cinq ans déjà ! Voilà cinq ans que le collectif C Libre explore les différents chemins touchant de près ou de loin au thème « Culture libre et fablab ». Cinq années de déambulation réflexive sur des chemins parfois somptueux parfois tortueux. Maintenant vient l’heure du bilan. Il nous a donc semblé naturel de vous présenter ces pérégrinations par ordre chronologique en nous arrêtant sur les sujets forts de nos réflexions. Sujets souvent complexes mais au combien intéressants pour qui voudra s’y plonger. Si vous vous perdez en chemin ou que ce dernier vous semble brumeux, vous trouverez des articles plus détaillés sur chacun des points abordés sur cette page.

1/ Balade sur les chemins de la propriété intellectuelle

Tout commence lorsqu’en mars 2013, Vladimir Ritz pousse la porte de PiNG. Initialement pour agrémenter d’une expérience de terrain son mémoire de fin de Master 1 à la faculté de droit de Nantes titré « Les biens communs à l’épreuve de la propriété intellectuelle ». Il avait eu vent de l’association dans un reportage de Télénantes : des bidouilleurs dans un fablab qui parlaient de culture libre. Tout ça lui semblait très loin de ce qu’il avait appris sur les bancs de la faculté. Comme il était en quête d’une rencontre avec une communauté libriste, ça l’a fortement intrigué et il n’a pas été déçu par la rencontre ! Avec le soutien des permanents de l’équipe, Vladimir entame alors une démarche de construction d’un outillage intellectuel et pédagogique pour vulgariser la culture libre.

PiNG a toujours affiché ses affinités avec la culture libre, cette culture du partage des connaissances, de l’entraide et positionnée en faveur d’un accès ouvert et libre aux technologies logicielles et matérielles. Au sein de l’association, un ensemble de personnes, membres de l’équipe ou adhérents, manifeste avec constance la volonté de mieux comprendre les rouages des technologies, d’« ouvrir la boite noire » comme on peut l’entendre parfois. Trop souvent, ces rouages sont rendus inaccessibles par certains verrous de la propriété intellectuelle. Néanmoins, il existe des alternatives que PiNG ne cesse de promouvoir : les logiciels libres en sont un bon exemple[1]. Cet engagement pour la promotion du libre a parfois manqué d’assises techniques et juridiques pour crédibiliser la démarche et la défendre auprès des plus sceptiques. La venue d’un doctorant spécialisé en propriété intellectuelle, tel que Vladimir Ritz, présentait une opportunité intéressante pour asseoir les connaissances de l’association. Symétriquement, PiNG offrait au jeune chercheur un terrain idoine où imaginer et expérimenter des solutions de partage de connaissances. Courant 2013 et accompagné par l’équipe de PiNG, Vladimir réussit à embarquer trois de ses camarades universitaires pour commencer à constituer, ce qui allait devenir C LiBRE : un programme de recherche-action sur la culture libre soutenu dans le cadre d’un conventionnement entre la région et PiNG.

Ce petit groupe d’étudiants et de permanents de PiNG a rapidement été conforté dans sa démarche d’exploration de la culture libre par une invitation au FabFest de Toulouse en 2014. C’était là, l’occasion de présenter le début des recherches et de s’abreuver des réflexions de tout un écosystème. Le groupe s’est ensuite ouvert à l’ensemble des adhérents de l’association afin de partager sa démarche et ses questionnements. C’est l’occasion, lors de réunions collectives animées, de débattre, de s’interroger sur la question des communs, de la documentation et de la charte des fablabs, des licences libres et open source, des Creatives Commons, etc. Un vaste territoire en réalité venait d’émerger et nous allions l’arpenter, à la façon d’Antoine Defoort dans son spectacle Un Faible degré d’originalité qui propose de parcourir avec le public, le massif de la propriété intellectuelle.
C LiBRE, était lancé et déjà les candidats pour un accompagnement juridique, souvent des « makers », bricoleurs, développeurs, venaient frapper à notre porte pour nous soumettre une avalanche de questions. Nous tentons alors d’y répondre au mieux, surtout Vladimir, devenu référent au sein de l’association sur ces sujets en inaugurant le statut d’explorateur associé[2]. C LiBRE devient alors, au tournant de l’année 2015, un groupe de travail vivace sur les fablabs et la culture libre, une dynamique collective pour défricher les territoires libres de la propriété intellectuelle.

Arrive alors un des premiers constats : bien souvent les intéressés, ici des porteurs de projets liés au bricolage, se penchent sur la question de la propriété intellectuelle un peu tard. Par méconnaissance peut-être ou par manque d’enthousiasme à l’encontre du volet juridique de leur projet. Or, les accompagnements ont mis en lumière les angoisses des adhérents quant à l’éventualité de se faire « voler leurs idées » [3] ou devant le fait accompli, lorsque leurs projets ont déjà été copiés par d’autres[4]. On s’aperçoit donc souvent, qu’il est un peu tard et qu’une décision plus précoce (choisir une licence libre par exemple) aurait été plus judicieuse. Ce constat nous a amené à proposer plus de temps de médiation dans le cadre des actions de PiNG. Avec parfois de bons retours, anticipant les problèmes des uns et des autres, mais aussi avec parfois le sentiment de ne pas être entendu comme lorsque nous nous retrouvons à présenter la démarche dans un fablab où aucuns des bricoleurs ne lève la tête de son projet pour parler propriété intellectuelle.

2/ Un trek sans fin

« Une cession de droit c’est un peu comme une vente, une fois que c’est fait on ne l’a plus alors qu’une licence c’est plutôt comme une location on garde une certaine maîtrise sur l’œuvre ».
Entendu dans le cadre de l’accompagnement collectif du 16 février 2017

Dans le cadre des réunions collectives évoquées plus haut, nous avons identifié les pistes qui allaient nous occuper durant quelques années. Dans ce massif enchevêtré de la propriété intellectuelle, nous avons identifié trois pistes intéressantes à explorer : celle du passager clandestin, dans son acception économique, celle de la compatibilité entre culture libre et propriété industrielle et enfin celle de la pédagogie, ou comment sensibiliser aux notions de droits et de culture libre celles et ceux qui en sont les plus éloignés.

Commençons ensemble par arpenter la piste du passager clandestin. En économie, le passager clandestin c’est celui qui tire parti d’un travail, souvent collectif, sans participer ni rétribuer les contributeurs. Notons ici qu’en matière de culture libre, le passager clandestin n’est pas nécessairement un hors la loi. En effet, il arrive que certains projets dits « open » soient libres d’appropriation. Si ce n’est pas illégal, cela ne semble pas toujours moral.
Certains « coups » ont d’ailleurs fait date dans le milieu des technologies tel que celui de la firme Apple qui base son système d’exploitation OSX sur le système d’exploitation open-source UNIX, lui-même développé en partie par des universitaires américains financés par des deniers publics. Une fois UNIX utilisé comme base d’OSX, ce dernier devient propriétaire – « privateur » comme dirait Richard Stallman – et plus encore, personne ne peut avoir accès à son code source en dehors des développeurs d’Apple. La richesse d’un travail collectif, qui peut-être considéré comme un commun, est alors captée sans rétribution. Une rétribution par ailleurs qui n’était pas formellement demandée dans le cadre de la licence d’UNIX. C’est pourquoi certains imposent qu’une fois la voie du libre choisie, le projet doit le rester et chaque modification doit profiter à tous. C’est ce qui a poussé Stallman à développer la licence GNU/GPL, avec laquelle un projet né libre reste libre.
Cette sierra du passager clandestin n’est pas une mince affaire, le mont Apple vs UNIX ne fait que cacher une chaîne de montagnes : On pense par exemple au système d’exploitation Android pour les téléphones mobiles, basé sur un noyau Linux mais dont une partie est fermée.
Il se trouve que les logiciels ouverts sont bien entendu plus sensibles à ce type de prédation : leur facilité d’appropriation et l’accès ouvert à leur code source en font des proies faciles.

L’approche par la question du logiciel nous a également permis de constater que les contributeurs des créations libres le font souvent de façon bénévole même si une économie du logiciel libre existe [5]. Richard Stallman le résume lorsqu’il dit « You should think of free as in free speech not as in free beer [6], laissant entendre que libre n’équivaut pas à gratuit. Malheureusement, un petit nombre seulement d’utilisateurs finance les créations libres. Soyons francs : nous utilisons tous Wikipedia mais qui répond aux appels aux dons ? Mieux encore : qui y participe sans avoir besoin des appels de la part de la firme ? Pour beaucoup d’entre nous, Internet est un service gratuit. Nous ignorons, ou feignons d’ignorer, la fameuse formule selon laquelle : « si c’est gratuit, c’est toi le produit ». Ainsi, les contributeurs du libre sont rarement rétribués directement pour ce qu’ils font, ce qui en fait nécessairement une activité de niche. Cela ne pourra probablement durer qu’un temps malheureusement.
Si nous reprenons notre trek sans fin dans les massifs de la propriété intellectuelle, la piste de la culture libre et de la propriété industrielle est plus caractéristique encore des difficultés de ce mouvement du Libre à affronter une réalité économique et industrielle. Pour résumer très rapidement la situation, la propriété intellectuelle, se divise en deux branches : la propriété littéraire et artistique – appelons la PLA – d’une part, et la propriété industrielle – appelons la PI –, d’autre part.
La PLA caractérise essentiellement les créations en tant qu’œuvres de l’esprit : livres, musiques, photographies… mais aussi le code informatique [7] ! L’auteur d’une œuvre obtient directement des droits sur ses productions. Aucune démarche n’est à effectuer. Si vous faites une photo, vous en êtes l’auteur, automatiquement dès lors que votre œuvre est originale (c’est souvent le cas). Et c’est bien pour cette raison que vous avez la possibilité de choisir un autre régime de partage puisque c’est vous le propriétaire : vous pouvez décider de n’en faire un usage que pour vous ou alors vous pouvez donner libre accès à tout ou partie de votre travail. Notons que si vous ne faites rien, c’est le droit d’auteur classique qui prime et alors rien ne peut être fait sans votre accord. De ce point de vue-là les licences Creatives Commons pour le domaine culturel et le vaste choix de licences libres et ouvertes pour le code informatique offrent de quoi satisfaire les appétits partageurs.

En ce qui concerne la PI, c’est plus délicat. Il y a plusieurs domaines concernés par la PI : les marques, les semences, les topographies de produits semi-conducteurs, les dessins et modèles (le design industriel) et bien entendu les brevets d’invention. Pour une association comme PiNG, qui compte environ 300 adhérents, dont une bonne partie de personnes conçoivent, fabriquent et programment des objets, la question du brevet et du partage a son intérêt. Or, les créations relevant de la PI ont besoin d’être déposées à l’INPI (Institut National de la Propriété Industrielle) pour faire l’objet d’une appropriation. Ce dépôt est payant et comme il concerne généralement des entreprises compétitives sur le marché international, son coût est souvent élevé. Ce coût, ainsi que l’aspect privateur de la PI crée un certains nombre de freins à la culture du bricolage et du Do It Yourself.
Nous avons donc tenté de trouver des chemins de traverse pour concilier culture libre et PI, lors de réunions, mais aussi de workshops organisés pour l’occasion. Nous reviendrons dessus dans le dernier chapitre de cet article.

En ce qui concerne la piste de la pédagogie dans notre massif de la propriété intellectuelle, il était fondamental pour la démarche à l’œuvre dans C LiBRE de s’ouvrir aux intéressés. Nous avons tenté de réaliser à la fois des temps d’échanges sur ces différents sujets, sur la culture libre et les fablabs, dans le cadre de formations, de réunions, d’accompagnements collectifs à Plateforme C, le fablab animé par PiNG, mais aussi des outils pédagogiques. Au travers des accompagnements et des échanges que nous avons pu avoir, nous nous sommes rendus compte qu’il était nécessaire de comprendre les rudiments de la propriété intellectuelle pour que chacun puisse choisir la stratégie qui lui convienne le mieux. Or, ce n’est pas un sujet toujours très sexy et bien souvent on se dit qu’on a mieux à faire que de choisir une licence pour son projet. Le kit C_Libre, présenté plus bas, est né de cette volonté de transmettre le travail en cours, de mettre à disposition également les connaissances en propriété intellectuelle de Vladimir et d’autres contributeurs qui ont su nous guider durant toutes ces années.

3/ La carte n’est pas le territoire

« À Plateforme-C, si on respecte la charte fablab (le fait qu’il faille documenter son travail, etc.) alors on est obligé de faire du domaine public dans l’industriel ou du libre dans la propriété littéraire et artistique.»
Entendu dans le cadre de l’accompagnement collectif du 14 janvier 2016

Pour concrétiser notre démarche, la pédagogie a toujours été centrale. À la fois par le biais d’outils que nous avons développé dans ce cadre, comme le kit évoqué plus haut, que dans le cadre d’accompagnement collectifs. Des accompagnements avec pour vocations de rendre visible notre démarche auprès des adhérents, de trouver collectivement des solutions à leurs problèmes et d’engager des réflexions chorales autour de problématiques variées. Cette démarche d’accompagnement, orchestrée par un permanent de PiNG, une volontaire en service civique et Vladimir Ritz en tant qu’explorateur associé, a fait écho au-delà des frontières de la métropole nantaise. Des structures, telles que la coopérative d’autoconstruction l’Atelier Paysan, le Low Tech Lab ou encore My Human Kit, nous ont contacté pour des accompagnements individuels sur des questions de propriété intellectuelle et de culture libre.
Entre 2015 et 2017, douze accompagnements collectifs et plusieurs dizaines d’individuels ont eu lieu. Bénéficiant à une cinquantaine de personnes ou collectifs. Bien souvent la question récurrente pouvait être résumée ainsi : « comment puis-je partager tout en conservant mes propres intérêts ? ».

« C’est pas l’objet matériel qui est protégé, mais la mise en forme intellectuelle de l’objet ».
Entendu dans le cadre de l’accompagnement collectif du 12 mai 2016

Ces accompagnements collectifs ont toujours été animés à l’aide du kit C LiBRE. Une valise conçue collectivement lors d’un workshop avec les adhérents puis réalisé au fablab Plateforme-C dans le but d’aborder la propriété intellectuelle et la culture libre auprès de néophytes. Dans la valise, on trouve des documents relatifs à la propriété intellectuelle, comme des affiches qui présentent les notions de la propriété intellectuelle telles que la dissociation des deux branches vues plus haut et des cartes à l’effigie des différentes clauses des licences Creatives Commons permettant un jeu de rôle lors des accompagnements. Sur la valise on peut voir des créations protégées ou non par la propriété intellectuelle comme une poignée imprimée en 3D, un remix de Mona Lisa… Cela en fait un outil à la fois support et contenant.
Ce kit a été utilisé dans le cadre des accompagnements collectifs, mais aussi lors d’événements tels que les rencontres Croisements numériques à Saint-Nazaire, Festival D à Nantes et à Angers, au Faclab à Cergy, etc.
Son point faible est sa nécessaire animation par quelqu’un de formé a priori sur les sujets abordés dans le kit. Il faut donc soit former quelqu’un sur les rudiments de la propriété intellectuelle (et auquel cas, cela ne remplacera jamais un doctorant en la matière), soit inviter Vladimir Ritz pour animer le kit ! Et même si ce dernier est ouvert à ce genre d’invitation et possède un certain don d’ubiquité, difficile de formaliser un outil pédagogique sur la culture libre utilisable uniquement en la présence d’une personne bien précise. Ce kit est donc en accès libre sur le site de PiNG, dans l’attente d’être amélioré et modifié pour le rendre plus autonome par exemple : https://station.pingbase.net/index.php/s/854iZ5tmW9g58nb

Par la suite, et conscients de cette faiblesse de médiation, nous avons tenté de réaliser un jeu de plateau à vocation pédagogique nommé ironiquement Le Jeu de Lois. Lors d’un temps de travail collectif avec des professionnels du game design nous avons réalisé à quel point la fabrique d’un jeu, avec ses mécanismes et ses règles, était un investissement auquel nous n’avions pas réellement pensé. Ce fut aussi pour nous l’occasion d’apprendre que les jeux de culture générale sont parfois considérés comme clivants. Or, un jeu de connaissance, c’est bien ce que nous avons eu l’intention de faire : un jeu pour comprendre comment fonctionne la culture libre. Nous avons essayé de rendre ludique quelque chose qui ne l’est pas vraiment de prime abord. C’était peut-être là notre erreur finalement. Le Jeu de Lois reste donc un prototype à simplifier et en attente d’une tension de jeu à même d’apporter du ludique, un jeu inachevé mais Libre !

4/ Hors des sentiers

« C’est bien de mettre les projets sous licences libres… mais pour les autres. »
Entendu dans le cadre de l’accompagnement collectif du 13 avril 2017

Emportés par notre élan Libre, nous avons tenté d’aller par-delà les communautés de « makers » pour nous tourner vers un public plus large, persuadés que la question du partage des connaissances, d’accès à l’information et des technologies ouvertes concerne tout le monde dans un environnement de plus en plus numérique. Dans cette optique, nous avons proposé différents événements susceptibles d’attirer et de toucher des publics moins familiers avec ces sujets.

En novembre 2015, Nous avons diffusé RIP a remix manifesto de Brett Gaylor. Un film électrique et accessible qui évoque l’industrie culturelle et ses déboires en termes de propriété intellectuelle : une introduction parfaite pour aborder ce sujet revêche. Un débat a fait suite à la projection en présence de Guillaume Champeau, directeur éthique et affaires juridiques de Qwant et Vladimir Ritz.
Il y a également eu une projection-débat du film La Guerre des graines à Blain début 2016 en partenariat avec le GAB 44 à laquelle Vladimir Ritz a participé. Dans ce milieu rural, la question des semences libres était plus vive et passionnée.
En 2016, nous avons eu la chance de faire la connaissance du dramaturge et comédien Antoine Defoort de la compagnie L’Amicale de Production travaillant sur le spectacle Un Faible degré d’originalité, un presque one-man show sur la propriété intellectuelle. Une représentation de ce spectacle, drôle et instructif, a eu lieu au Lieu Unique en mars 2017 en partenariat avec PiNG, suivie d’un débat en présence d’Antoine et de Vladimir. Nous avons vu dans Un Faible degré d’originalité une forme de pédagogie aboutie puisqu’elle réussit le tour de force d’évoquer des sujets très éloignés des préoccupations quotidiennes du public avec humour.
Nous avons également pu proposer des conférences diverses et variées, mais retenons celles de Lionel Morel, figure reconnue de la défense des biens communs de la connaissance, membre du bureau de la Quadrature du Net, qui a pu intervenir à Trempolino, centre des musiques actuelles à Nantes, pour une conférence sur la culture libre et la musique en avril 2016.
Enfin, le réalisateur de documentaires Philippe Borrel a produit un film sur la culture libre et les biens communs intitulé La Bataille du Libre courant 2018. Certaines de ses séquences ont été tournées dans les ateliers de l’association et y apparaissent entre autres Thomas Bernardi et Vladimir Ritz témoignant dans le film au côté de figures internationales phares du sujet comme Richard Stallman ou encore Vendana Shiva, philosophe des sciences et militante écologiste. C’est une fois de plus l’occasion de présenter les réflexions de C Libre. Une nouvelle forme de consécration pour cette démarche au long court qui finit à son tour sur grand écran en janvier 2019 mais avec cette fois-ci avec une salle quasi comble.

5/ Libre impasse

« Il faut inventer une nouvelle branche de la propriété industrielle, une creative commons de la propriété industrielle. »
Entendu dans le cadre de l’accompagnement collectif du 17 mars 2016

Revenons à une des questions qui nous a occupé pendant de longs mois : y a-t-il des solutions pour pallier l’incompatibilité entre culture libre et propriété industrielle ? Clé en main ? Nous dirons que non. Actuellement il n’existe pas de licence magique que l’on peut choisir afin de remplacer un brevet pour la simple et bonne raison qu’un dépôt de brevet s’acquiert en mettant la main à la poche à la différence des droits sur une œuvre qui sont acquis dès sa création et de manière gratuite. Pour penser ou identifier des alternatives, nous avons tourné le problème dans de multiples sens.

La première de ces alternatives est la documentation. En effet, quand on documente une invention son secret est divulgué aux yeux de tous et il est impossible de la breveter. Sa documentation enlève tout droit à son encontre : ses inventeurs abandonnent tous leurs droits à partir du moment où ils documentent. L’invention s’élève dans le domaine public. Tout le monde peut s’en saisir, pour le meilleur comme pour le pire. Chacun pourra en bénéficier et même la commercialiser, du plus petit maker dans son garage aux plus grosses entreprises dans leurs usines. Or, bien souvent les adhérents ne voient pas d’inconvénients à ce que des particuliers utilisent leurs inventions dans un cadre privé mais il en va différemment si ce sont de gros acteurs économiques. En matière de PI ce n’est pas vraiment comme en PLA : c’est tout ou rien.

Deuxième proposition, plus alambiquée: certaines créations peuvent êtres protégées à la fois par le droit d’auteur (la PLA) et par le droit des dessins et modèles (la PI). Vous nous voyez venir. On peut donc avec un dessin ou un modèle être à la fois sur les deux domaines de propriété intellectuelle et donc possiblement passer par des licences libres qui sont valables en PLA sans avoir recours au dépôt. Mais il y a un problème de taille : ce subterfuge ne fonctionne pas avec les brevets d’invention.

Troisième proposition : appliquer une licence libre sur la documentation de l’objet en question. Cette dernière peut éventuellement expliciter la façon dont on peut fabriquer un objet et appartient au domaine de la PLA même quand l’objet lui est dans la PI. À noter que certains objets fabriqués de façon numérique, via une imprimante 3D par exemple ou une découpeuse laser, sont, avant d’être matérialisés, du code. Ce code appartenant à la PLA, il est envisageable de mettre ce dernier sous licences libres mais le flou juridique règne en maître quant au lien à faire entre partie logicielle et matérielle de l’objet. En effet, si une licence libre est appliquée sur la documentation ou sur le logiciel, elle n’est pas censée s’appliquer à l’invention documentée.

Enfin, quatrième et dernier chemin de traverse, et non le moins coûteux : il s’agit d’acquérir le brevet puis de le mettre sous licence libre une fois que les droits sont acquis. Cela nécessite un investissement conséquent et, au-delà du financier, des stratégies de dépôts bien élaborées. Pour un tel chemin, il faut imaginer des initiatives citoyennes fonctionnant sur le don pour financer et sélectionner telle ou telle solution technique au dépend d’une autre. Mais se poserait la question suivante : comment soutenir une solution technique si elle est secrète ? Une clause de confidentialité est-elle suffisante ? Et si ce n’est pas le cas alors à quoi bon déposer un brevet si l’invention n’est plus secrète ?

Vous constaterez avec nous qu’aucune de ces solutions n’est à 100 % satisfaisante et que la propriété industrielle représente en quelque sorte le talon d’Achille de la culture libre. C’est d’ailleurs assez paradoxal puisque c’est le droit de propriété intellectuelle qui dure le moins longtemps et qui confère le moins de droits. En somme, le droit d’auteur confère tellement de droits qu’on peut faire ce qu’on veut avec en tant qu’auteur et donc les partager. Alors que les droits de PI protègent à un coût tellement élevé qu’il serait très altruiste d’envisager un partage.

« Une licence open hardware est un contrat. Pour qu’il soit valable, il faut qu’il ait un objet (ici, immatériel : le droit sur l’invention) sinon le contrat n’est pas valable. Cet objet, c’est le droit de propriété intellectuelle qui est procuré par le brevet. Donc sans brevet, pas d’objet donc pas de contrat. En somme c’est comme s’il n’y avait rien, c’est comme essayer de louer la voiture du voisin sans son consentement. »
Entendu dans le cadre du workshop sur la propriété industrielle et la culture libre du 22 mars 2016.

Il y a un point qui reste à aborder et que nous avons laissé de coté tout au long de ce chemin sinueux : l’économie de la culture libre. Très souvent nous avons été en face de personnes nous disant « Je veux bien partager mais qu’est-ce que ça me rapporte ? ». Évidemment nous pouvions leur dire que ça leur apportait de faire bouger les choses, d’avoir un monde plus collaboratif, etc. mais ça n’allait pas remplir leur frigo. Cette question de savoir comment on vit en faisant de la culture libre nous a semblé tellement complexe que nous l’avons souvent laissée de côté. Nous avons observé quelques idées çà et là : le financement participatif, le salaire à vie [8], les financements publics, etc. Thomas More dans Utopia reprend l’aphorisme « l’argent est le nerf de la guerre ». Peut-être que notre utopie a manqué de nerfs ? Peut-être qu’elle n’était pas assez énervée ?

7/ Randonneurs nous vous passons le témoin

Finalement, après ces cinq années et ces longues randonnées, intellectuelles, vous l’aurez compris, nous nous disons que la bataille ne se mène pas seule. Aussi, nous passons le relais, à qui voudra le prendre, sur un ensemble de constats parfois peu réjouissants. La culture Libre au sein du numérique devient de plus en plus caduque si l’on convient du fait qu’Internet se transforme en un vaste supermarché de la donnée, que le libre est largement supplée par l’open-source aux vertus plus libérales, que les dispositifs technologiques de plus en plus complexes tels que les smartphones et autres objets connectés sont omniprésents, peu libres – aucune des tentatives de téléphones mobiles sous GNU/linux n’a été concluantes – et rendent les PC obsolètes. Dans d’autres domaines où la culture libre intervient, tels que la santé, l’agriculture, la culture ou encore la biologie, la bataille bat son plein et beaucoup de mouvements de défense des communs, matériels et immatériels, se forment aujourd’hui. Mais il faudra combiner avec la montée en puissance des industries de l’information et de la communication qui forgent leurs modèles économiques sur le big data, la publicité ciblée et la vente de solutions technologiques rarement libres. S’ajoute à cela, le fait que les compétences technologiques des citoyens et citoyennes sont totalement hors course à la vue de l’accélération constante du développement des technologies, à leur complexité croissante. Quand bien même ces dernières seraient ouvertes, qui à l’heure actuelle, mis à part une minorité de hackers, serait capable, disponible et motivé pour se les approprier ? La question de la culture libre et des fablabs passe sûrement par la nécessaire révision de ce qui constitue une solution technique à un problème donné : pour s’approprier les technologies, il nous faut des technologies ouvertes et libres mais surtout, il nous faut des technologies simples et conviviales.

Voilà ce que nous avons appris lors de notre voyage en pays libristes. Nous avons arpenté de nombreux sentiers, beaucoup sont superbes, certains ressemblent à des impasses et d’autres sont encore en friches : libre à vous de vous engager dans nos pas ou de créer les vôtres. Nous vous y invitons ! C’était une belle aventure !

Durant ces six années, nous avons croisé la route d’un grand nombre de personnes aux points de vue parfois contradictoires, toujours riches. Des soutiens aussi, de tout type. Nous remercions donc très chaleureusement Lionel Morel, Antoine Defoort, Philippe Borrel, Annabelle Jarry Loris Gasser, Vladimir Ritz, Élodie Tristan, Willy, Morane, Anaïs Ligot, Fanny Nedelec Michel Rault, Élisabeth, Antoine Chevrier, Benjamin Cadon, Mona Jamois, Julien Bellanger, Maëlle Vimont, Carine Bernault, Arthur Lutz, Frédéric Crance, Charlotte Rautureau, Christophe André, Julien Reynier, Adrien Martinière, Olivier Erstzschield, ,

[1] C’est d’ailleurs les logiciels libres qui ont défriché le début du chemin de la culture libre. Puis, l’idée de partage des logiciels a séduit les autres créations intellectuelles et on parle aujourd’hui globalement de Culture libre lorsque le créateur partage ses créations culturelles sans trop de restriction.

[2] « Être explorateur associé à PiNG c’est être lié officiellement à l’association et à son projet par le biais d’une convention qui exprime en des termes clairs et précis les attentes des deux parties. Cette convention s’articule généralement autour d’une expérimentation ou d’une activité spécifique de l’association et est co-construite entre les deux parties » Extrait convention explorateur associé de PiNG.

[3] C’est le moins grave puisqu’une idée en elle même ne peut pas être protégée et donc ne peut pas être volée. Nous expliquons cela dans cet article : https://ressource.pingbase.net/je-ne-parlerai-quen-presence-de-mon-avocat/

[4] Là c’est plus problématique car si les choses n’ont pas été anticipées, il ne reste souvent que le chemin de la justice qui est souvent long et sinueux.

[5] François Élie, Économie du logiciel libre

[6] Le terme « libre » est à comprendre selon son acception première, en référence à la liberté, comme dans « expression libre », et non en référence à la gratuité, comme dans « prix libre » / « participation libre aux frais »

[7] Le choix a été fait en 1985 de le placer du coté de la PLA et pas de la PI

[8] Le salaire à vie est une thèse défendue par Bernard Friot selon laquelle chaque individu majeur se verrait verser chaque mois un salaire indépendamment du travail qu’il fournit mais entièrement dépendant des qualifications personnelles de la personne à qui on le verse. Pour cela il faut évincer la notion de capital pour n’embrasser que la notion de travail et de cotisation. Cela ne doit pas être confondu avec le revenu de base qui n’est qu’une roue de secours du capitalisme

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