Bilans et perspectives

Nous sortons d’une semaine de forte émulation où des résidents, aux profils et approches artistiques différentes, se sont emparés du fablab pour tester à tout va, s’approprier les machines, utiliser des techniques différentes, échanger. Si l’on se fie à la diversité des travaux menés et à la satisfaction affichée des résidents, on peut conclure que notre intuition de départ était bonne et qu’il faut continuer à la creuser: les fablabs peuvent être des espaces intéressants de création graphique. Mais essayons d’aller plus loin dans ce bilan….

Un nouvel environnement à découvrir…
Débarquer dans un fablab n’a rien d’anodin. Il s’agit là d’une nouvelle forme d’atelier, d’un nouvel environnement de travail, de nouveaux outils à s’approprier (parfois très techniques), d’une nouvelle culture également. Il faut donc du temps pour prendre ses marques, trouver sa place et comprendre le potentiel de ce lieu pour ses travaux. Fonction des caractères, certains sauteront le pas très vite et testeront rapidement des machines. D’autres prendront plusieurs jours avant de franchir le pas.

Le rapport aux machines…
La plupart des résidents ont une démarche créative artisanale dans laquelle la machine, l’outil informatique, n’a que peu de place. On peut, dès lors, comprendre aisément qu’ils aient fait preuve d’une certaine timidité face aux machines à commande numérique du fablab et aient mis quelques jours à se lancer. S’ils avaient bien compris comment elles fonctionnaient dans les grandes lignes  et avaient une vision assez claire de leur potentiel, le frein était principalement technique: peur d’une prise en main complexe, blocage sur les outils numériques (utilisation de code…), crainte de résultats décevants, interrogations sur la lenteur du process et donc sur sa pertinence face à leurs outils habituels. Rassurez-vous, ils ont fini par se lancer pour finalement se rendre compte que les machines n’étaient pas si complexes et développer une soif de test exponentielle. Si au début de la semaine ils se sont dit à de nombreuses reprises “pourquoi je m’embête avec ces machines ? Je vais prendre mon cutter et ma planche de découpe et faire comme d’habitude”, à la fin de la résidence le process était inversé et leur démarche avec, au point de vouloir massicoter à la découpe laser!

Les machines testées…
La grande gagnante de la semaine, la machine chouchou des résidents, est – roulements de tambour -…… La découpe laser! C’est, en effet, une machine dont la prise en main s’avère assez intuitive et qui se prête bien au travail de l’image, du tracé. Elle crée même une sorte de gourmandise chez les résidents: un test en appelle un autre, décuple les possibilités, les chutes d’un projet resservent à un autre… C’est sans fin et les places étaient chers pour utiliser cet outil.

Si peu de personnes ont exploré les potentiels de la fraiseuse, c’est certainement parce que celle-ci nécessite plus de réglages et fait donc davantage peur. D’après les retours de Florence, qui l’a particulièrement expérimentée, la machine n’est pas si complexe et présente un potentiel très fort, peut être même plus grand que la découpe laser car les paramètres de réglages sont plus fins et la palette d’outil plus large. Le champ des possibles est vaste et ouvert et, là encore, la gourmandise se crée.

Par contre, l’engouement n’est plus là quand on évoque la découpe vinyle. Lente, peu performante, avec une découpe relative du cutter, la machine n’a pas séduit. Alors que les résidents pensaient s’en servir beaucoup – de fait, elle semblait moins impressionnante et plus proche d’outils auxquels ils avaient déjà eu affaire comme des imprimantes –  ils l’ont, pour la plupart, finalement vite abandonnée. Selon eux, il est plus rapide et efficace de faire ce qu’elle fait directement avec leurs propres outils. La machine 0, outils artisanaux 1.

Outil et œuvre…
Le choix de l’outil impacte forcément l’œuvre et les machines du fablab vont donc tendre à la modifier. Pour certains, le fablab permet de créer des objets dans une précision fine quand, dans leurs pratiques habituelles, il y a toujours une part d’imprécision dans le format de l’objet final. Cela crée un résultat précis, assez inhabituel. Pour d’autres, cet aspect n’est pas toujours valable. Malgré la précision que proposent les machines, la définition de leurs paramètres dépend de l’auteur de l’œuvre. Il peut, dès lors, modifier les paramètres, les fausser, mentir à la machine et ainsi ajouter une part d’aléatoire au rendu final dans lequel on retrouvera une empreinte différente de la machine. Par ailleurs, pour un même effet recherché, chaque machine pourra proposer des rendus différents. Enfin, la machine peut parfois échapper au créateur et produire des effets nouveaux, pas forcément prévus ou désirés, sur son œuvre. L’aléa demeure.

Plateforme C, un atelier finalement assez adapté…
L’intérêt pour les résidents d’évoluer au sein de Plateforme C dépasse le fait d’avoir accès à de nouvelles machines performantes. En effet, ce type d’atelier semble parfait pour accueillir cette communauté créative. Il y a comme une jonction évidente entre les pratiques artistiques de nos résidents et les pratiques de bricolage. Ainsi, l’atelier propose un confort certain avec tout ce qu’il faut sous la main pour créer. Par ailleurs, les résidents disposent ici d’un grand espace pour travailler, ce qui n’est pas le cas dans leurs ateliers respectifs, et peuvent ainsi travailler des formats plus grands qu’habituellement. Ajoutez à cela de nouveaux matériaux à triturer et vous comprenez que le fablab propose un espace propice au travail de nos créateurs. Le fablab demeure pour eux, cependant, davantage un espace pour expérimenter des process, tester de nouveaux outils, plus que pour produire un livre.

L’hybridation des cultures…
Les résidents se sont retrouvés plongés dans la culture des fablabs cad la culture libre, le partage des connaissances, la documentation, la réappropriation de la technique, ce qui fait l’esprit et les valeurs de ce type d’atelier.

Le transfert des connaissances et la (ré)appropriation de la technique se sont fait en partie via l’accompagnement des animateurs du lieu. Il a s’agit davantage de mettre en autonomie les résidents et de les encourager à prendre en main les machines plutôt que de faire à leur place. L’objectif sous-jacent à cette approche est de faire des usagers du lieu des acteurs et non des consommateurs, de futurs relais de leurs savoirs à la communauté. Ici, chaque individu est porteur d’un savoir qu’il est invité à partager avec les autres. Les résidents ont pu constater la validité de cette approche quand divers adhérents habituels sont venus les éclairer et les accompagner sur l’usage de telle ou telle machine. Cet échange de savoirs au sein de la communauté a particulièrement été prégnant lors de l’Open Atelier du jeudi, temps fort de la vie du fablab où une cinquantaine de personnes bricolaient ensemble le temps d’un après-midi. Le reste de la semaine, le lieu a plutôt été désert du fait du froid saisissant qui régnait dans l’atelier et les croisements rares, par conséquent. Ceci étant, les résidents ont eux-même expérimenté cette dynamique en échangeant entre eux leurs réglages et tuyaux.

Le transfert des savoirs passe aussi par la documentation des projets que les gens font au fablab sur le wiki fablabo.net. On y retrouve des ressources précieuses sur l’usage des machines, les réglages à faire. Cette volonté de partage a, cependant, ses limites. Les tutoriels et autres explications ne sont pas toujours à jour: les machines évoluent, les tutoriels moins. Par ailleurs, si la volonté de partager existe vraiment, l’accès aux connaissances n’est pas toujours évident. Il faut un bagage minimum pour comprendre certains tutos (code, technique….). À chaque pratique son jargon, reconnaîtront les résidents qui ont eux-même leurs techniques et le vocabulaire lié à celles-ci.

Enfin, côté culture libre, l’usage des logiciels libres de création graphique n’a pas été évident pour les résidents. Difficile pour eux de de travailler directement avec ceux-ci et beaucoup sont passés dans un premier temps par illustrator pour créer leurs dessins. Le temps de résidence étant compté, nous n’avons pas obligé les résidents à prendre en main de nouveaux logiciels pour leurs créations. Cela souligne cependant qu’il y a des choses à creuser de ce côté là, des formats d’appropriation à inventer certainement. Reste que les résidents ont bien dû utiliser des logiciels libres une fois sur les machines de l’atelier et que ça n’a pas été exempt de surprise, le passage d’un logiciel propriétaire à un libre créant des décalages dans leur fichier.

Les sentiments à la fin de la résidence…
À la fin de la semaine, les résidents sont à la fois…
…. heureux d’avoir vécu cette expérience collective et appuyer sur pause dans leurs pratiques quotidiennes pour en explorer de nouvelles,
…. frustrés car une semaine c’est court, qu’il fallait du temps pour se plonger dans ce nouvel univers, et que, par conséquent, il ont encore envie de tester plein de nouvelles choses, d’utiliser de nouveaux matériaux maintenant qu’ils ont bien compris les machines. Ils resteraient bien un petit peu plus.
… transformés, pour certains. Une des résidentes fait le parallèle avec la musique: c’est comme si elle avait eu un nouvel instrument avec une prise en main rapide et que celui-ci lui ouvrait des champs nouveaux et multiples. Cette expérience amène certains résidents à penser différemment leurs travaux et les outils qu’ils utilisent comme un bouleversement finalement assez radical.  Certains pensent revenir au fablab, prendre un abonnement. Pour eux, l’aventure ne fait que commencer semble-t-il….

La suite ?
Après cette semaine, il reste un goût d’inachevé et on aimerait bien poursuivre ce travail de résidence. À court terme, cela semble compliqué au regard des contraintes des uns et des autres mais pourquoi pas plus tard? Au-delà de la résidence, la pertinence du projet papier/machine étant confirmée, il reste à PiNG à définir la suite du projet pour les mois à venir. Workshops avec les écoles partenaires du fablab, contenu pédagogique pour des stages en direction des enfants, nouvelles résidences, développement d’outils graphiques DIY pour l’atelier par les adhérents…. Les pistes ne manquent pas. À suivre donc…

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